
Extraits d’une interview publiée après la parution de «Côte d’Ivoire, un coup d’Etat » paru aux éditions Duboiris, du journaliste camerounais.
Vous venez de publier « Côte d’Ivoire: Le Coup d’Etat »…Quels sont les éléments concrets auxquels s’applique une telle image ?
Ce titre correspond à une réalité politique qu’ont eu à affronter le chef de l’Etat ivoirien Laurent Gbagbo et tous les Ivoiriens qui l’ont élu. Depuis son arrivée au pouvoir en Côte d’Ivoire, il a échappé à au moins trois coups d’Etat. Le premier en 2001, le second en 2002 et le troisième en 2004. Il s’agit, dans les trois cas, d’initiatives militaires tantôt conduites par les « rebelles ivoiriens » avec le soutien implicite ou explicite du Burkina Faso et d’Alassane Ouattara, tantôt sous l’impulsion de la France pendant la présidence de Jacques Chirac. Je fais allusion dans ce dernier cas aux événements de 2004 où l’aviation ivoirienne a été détruite par l’armée française sous prétexte que le président Gbagbo aurait commandité l’assassinat de 9 soldats français à Bouaké.
Je démontre dans mon livre, sur la base de témoignages et de documents émanant des juges français et même des militaires français que les accusations portées contre le président Gbagbo sont fausses. Mieux, que le travail de la justice française est fortement entravé par le pouvoir politique en France. Il s’agit simplement d’une décision politique prise par le président burkinabé Blaise Compaoré et par le chef de l’Etat français Nicolas Sarkozy dans le but de renverser le président Gbagbo et de mettre à sa place monsieur Ouattara. J’ai retrouvé des correspondances très confidentielles échangées entre les deux hommes à ce sujet. Je les publie également.
Vous nous dites donc que le monde entier a été trompé sur la réalité de la crise post électorale en Côte d’Ivoire ?
C’est évident! Le président Thabo Mbeki, médiateur de la crise ivoirienne, le chef de la mission des observateurs de l’Union africaine Joseph Kokou Kofigoh le disent aussi. Sauf à croire qu’ils sont tous naïfs et de mauvaise foi. Ce que personne ne peut croire ou démontrer objectivement. Les faits sont sous nos yeux pour ceux qui veulent les voir.
Partagez-vous l’opinion selon laquelle on aurait fait l’économie d’une guerre si le président Laurent Gbagbo s’était refusé d’organiser l’élection présidentielle dans les conditions qu’on savait, avec une rébellion armée qui contrôlait encore toute la moitié nord du pays ?
Non, je ne partage pas cette vision des choses, mais je la comprends. Vous savez, l’analyse du dossier ivoirien n’est pas simple et pour mieux comprendre la réaction du président Gbagbo, il faut tenir compte de plusieurs paramètres internes et externes. Il a engagé une action militaire à travers l’opération césar ou dignité pour reprendre le contrôle du nord et organiser des élections dans un contexte politique d’unité territoriale. Au moment où cette action était sur le point d’aboutir, l’Elysée a orchestré une action de manipulation à Bouaké avec des complicités internes en Côte d’Ivoire. C’est dire qu’une action militaire forte était prévue contre le régime Gbagbo quelque soit le cas de figure (élections ou pas élections).
Huit mois après l’avènement du régime Ouattara, peut-on considérer qu’aujourd’hui une démocratisation du pays est en marche, avec un Etat de droit, une liberté de la presse ?
Il me semble, d’après certaines organisations des droits de l’Homme que l’on ne peut le soupçonner d’être favorables à l’opposition, que la situation des libertés publiques est très préoccupante en Côte d’Ivoire. Reporters Sans frontières écrit par exemple ceci : “ Depuis le mois d’avril et l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara, les autorités ivoiriennes n’ont pas démontré leur respect de la liberté de la presse “. Même le consulat de France donne des consignes de très grande prudence aux touristes qui se risqueraient à voyager à Abidjan. A croire que la fanfare sur l’avènement démocratique en Côte d’Ivoire ne tient toujours pas ses promesses.
Pensez-vous que les prochaines législatives en Côte d’Ivoire vont conduire à une normalisation de la vie sociopolitique?
Il ne peut y avoir de compétition politique normale dans un climat de peur, de racket et de pillages des populations civiles. Le nouveau pouvoir n’a pas réussi à garantir la sécurité des Ivoiriens ni même celle des étrangers. Les Ivoiriens ne peuvent pas croire à la sincérité des élections lorsque les résultats des élections de novembre 2010 n’ont pas été clarifiés et que la décision du Conseil constitutionnel n’a pas été respectée.
Propos recueillis par
Nikitta Kadjoumé (Le Temps)
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